Néfaste expérience...le 2019-08-17

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Trois jours plus tard, l’inventeur monta à bord de son voilier, noua l’extrémité d’un filin autour de son cou et l’autre à une ancre, puis se laissa couler juste comme le soleil se levait sur les eaux paisibles. Le peintre était célibataire. L’inventeur laissait une jeune femme à la peau très lisse et un fils unique, un petit garcon sanglotant de huit ans, mon aîné de trois ans et mon compagnon de jeux habituel. Il laissait également une bouteille de whisky à moitié vide sur la table de la cuisine.

Ce ne sont pas des rêves détruits qui conduisirent mon père en Alaska. La ruine où sombrèrent pas mal de gens autour de lui ne fit que créer le climat convenable à son ima­gination. Non pas une excuse — son caractère enjoué et noble, sa jeunesse n’en avaient pas besoin —, rien qu’un climat favorable quand l’idée lui en vint, après la rencontre fortuite d’un ami. Il était charmant, grand, avec une séduc­tion qui tenait en partie à son sourire timide. Il avait besoin d’être dirigé, et de quelque chose d’immense à quoi sourire. Il possédait en puissance tout ce qu’il faut à un aventurier, même héroïque, et c’est juste après cette épidémie de sui­cides qu’il entendit parler de l’Alaska. Pensait-il déjà qu’il était devenu inconvenant de continuer à vivre avec sa femme et sa fille dans l’univers de son père — les courts de tennis, les écuries (son père élevait des pur-sang et il était d’origine française) —, tout à côté des ombrages qui entouraient l’ate­lier de son ami disparu, et des eaux bleues où son autre ami ancrait son élégant voilier ? En tout cas, il ne sembla jamais très tourmenté de vivre en homme marié et en père de famille dans la maison de son enfance qu’il adorait, avec les chevaux, les voitures décapotables, et les deux calèches survi­vantes. En fait, le seul problème avec l’Alaska, c’était précisé­ment qu’il n’avait aucune envie de quitter le domaine de la famille Deauville, et l’autorité matriarcale d’une jolie femme aux cheveux noirs qu’il adorait. Le frère mort était peut-être l’enfant chéri de la famille, quant à lui il restait le favori de sa mère. Bref, il ne perdit rien de sa bonne humeur et de sa détermination. Le déracinement de sa femme et de sa fille s’effectua en un tournemain, et son dernier baiser fut pour sa mère.


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Commentaires :

Jean le 2019-08-27Signaler

Sympathique !!